Art Deco : un vaste débat / a never-ending question!

« Lorsque l’on me demande ce qu’est l’art déco, je me plais souvent à dire « vaste débat », aimant ainsi ouvrir le débat sans le refermer. Dans cet édito, je vais essayer d’être plus précis et de faire partager ce qui à mon sens identifie l’Art Déco. Etant architecte de formation, c’est à l’architecture que je me référerai en premier, ma vision restant bien sûr très subjective.

Ce qui fait de l’Art Déco un style à part entière, ce sont les phases par lesquelles il est passé pour se constituer. Tel les styles des périodes gréco-romaines, romano-gothiques ou classico-baroques, l’Art déco a connu une phase de buissonnement dans les années 10, il a trouvé sa voix dans les années 20, atteint son apogée dans les années 30, puis s’est baroquisé dans les années 40. Mais ce cursus qui dans les autres styles durait un demi-millénaire, l’Art Déco l’a accompli en à peine un demi-siècle.

C’est donc bien un style mais qu’est-ce qui le caractérise ? Puisque je dois mettre des mots sur ce que mon inconscient sait reconnaitre comme Art Déco, alors en réponse au cinq points du mouvement moderne, je vais tenter de décrire cinq caractéristiques de l’Art Déco.

  • Stylisation : géométrisation des formes figuratives, dynamisme des figures abstraites, rythme des lignes droites, opposition des courbes et des droites.
  • Plasticité : avec des matériaux tels que le béton, la bakélite, le placage et bientôt le plastique… l’ergonomie et le mouvement deviennent prépondérant sur la logique structurelle de l’objet ou de l’architecture. C’est l’élan qui va donner son allure au gratte-ciel, la vitesse qui va imprimer ses lignes sur les murs et les surfaces, la circulation qui va courber les angles des meubles et des immeubles…
  • Lumière : plus encore que le béton, la lumière électrique est Le Matériau de l’Art Déco. Elle sculpte l’espace, elle est toujours diffuse, indirecte, on ne voit jamais sa source mais elle permet la maîtrise totale des ambiances.
  • Exotisme : l’art du dépaysement, de l’illusion, de l’exagération. Nous sommes toujours ici mais aussi un peu ailleurs. Les décors représentent des paysages suffisamment stylisés pour laisser une place au rêve, tandis que toute maison est toujours un petit monument et que tout bâtiment est un peu un paquebot en partance pour une contrée lointaine.
  • Uchronie : l’Art Déco se présente souvent comme une réalité alternative, une réinterprétation de l’antiquité, une actualité hollywoodienne, un avenir radieux. Le présent n’est en fait qu’un bref passage entre le monde ancien qui est mort à Paris en 1925 et le monde futur qui commence à Chicago en 1933.

Ce style s’est finalement appelé Art Déco mais ses acteurs l’appelaient contemporain. Aussi on peut se demander comment les futures générations nommeront-elles l’art et l’architecture de ce début de XXI° siècle. Le mot moderne, relatif à chaque époque, ayant été figé par le mouvement moderne dès la fin des années 1920, le mot « contemporain » lui a servi de substitut et a regroupé tous ceux qui ne se définissaient pas comme dogmatiquement modernes. Ce n’est peut-être pas par hasard que notre époque contemporaine s’intéresse de nouveau à ces premiers contemporains, il y a certainement une continuité ou une ressemblance entre la liberté de création actuelle et celle de l’entre-deux guerres. Deux périodes qui se reconnaissent même si leurs domaines d’exploration artistiques sont malgré tout bien différents. »

Pascal Laurent – Aout 2016

Publié dans la revue New York Art Deco Society – numéro 2, octobre 2016

Art Deco, a never-ending question!

When I am asked, “What is Art Deco?” I often like to answer, « That’s a never-ending question! » thereby opening the discussion rather than closing it. In this essay I will try to be more specific as I share my definition of Art Deco. I’m an architect, so I’ll use architecture as my primary point of departure.

What makes Art Deco a style in its own right is the phases it passed through during its evolution, like the Greco-Roman, the Romanesque-Gothic, or the Classical-Baroque. Art Deco burst forth in the 1910s; staked its claim in the 1920s; reached its peak in the 1930s; and finally became more baroque by the 1940s. This evolution took half a millennium for other styles, but for Art Deco, it required less than half a century.
What are the distinctive attributes of this style we call Art Deco? To express verbally what I instinctively recognize as its features, I’ve used Le Corbusier’s Five Points of Modern Architecture as a guide and formulated five main characteristics of Art Deco:

– Stylization: This point encompasses geometrization of figurative forms; vitality of abstract figures; rhythm of straight lines, and opposition of curved and straight lines.
– Plasticity: With modern and synthetic materials such as concrete, Bakelite, metal plating, veneer, and plastic, ergonomics and movement figure prominently in the structural logic of both objects and buildings. It is this momentum that gives the skyscraper its forceful presence, the velocity that imprints its walls and surfaces, and conveys a sense of movement.
– Light: Even more than concrete, electric light is the modern “building block” of Art Deco. It sculpts space and is diffused and indirect. Its source is never seen, but it creates the mood conveyed by a space.
– Exoticism: Defined as the art of using décor to provide the sensation of being in the here now and at the meantime far away. Exoticism is the art of illusion and embellishment. The exotic décor is stylized enough to leave room for one’s fantasies. Every house is a monument of sorts, and every building is, to some extent, a steamer bound for a distant land.
– Uchronia: Art Deco often creates an alternative reality, a reinterpretation of antiquity, a Hollywood-like ambiance, or a bright future. The present is but a brief passage between the Old World that died in Paris in 1925 and the future world that began in Chicago in 1933.

Although this style eventually became known as Art Deco, those who practiced it called it « contemporary. » One wonders what future generations will label the art and architecture of the beginning of the twenty-first century. The word « modern » has been used for every period in the past, but when the modern movement at the end of the 1920s appropriated that term, « contemporary » served as an alternative and united those who didn’t define themselves dogmatically as modern. It is perhaps no coincidence that our own era has a renewed interest in those earlier “contemporaries.” There is certainly a resemblance between today’s creative expression and that of the interwar period. The two eras are linked, even if their means of artistic exploration are quite different.

Pascal Laurent – August 2016

Published in the New York Art Deco Society Review – 2nd issue, October 2016